Ô Saint Joseph, donnez-moi l’ombre

Ô Saint Joseph, donnez-moi l’ombre sinon mon amour est mort

Prière de Francis Jammes (1868-1938)

Saint Joseph

Pour que vous me parliez, je me suis mis en prière,
mais je n’entendais rien que le vent qui faisait battre mon volet,
que la pluie et cette sourde plainte de mon cœur.

Ne tardez plus, car, dans mon âge mûr,
je sens que j’ai besoin de votre conseil.
Ah ! Pourquoi vous cachez-vous ainsi ?
Pourquoi mettre entre vous et moi des siècles d’ombre et de silence ?
Je suis prêt à sentir votre main dans la mienne,
mais j’étreins le vide tout à coup,
je n’aurais jamais cru qu’il fût aussi difficile de la saisir.
Vous êtes fixe dans ma pensée.
Il faut que j’aille à la conquête de votre pauvreté
comme à la conquête d’un lys dans les difficultés d’une croisade.

Ayez pitié de moi, Patriarche !

Si loin, et si proche : car vous veillez singulièrement sur ma vie !
Vous ne m’avez rien refusé que de vous laisser entendre et voir.
Mon cœur s’emplit de piété quand je pense
qu’à toutes mes heures d’amertume vous êtes là !
J’aime, de vous, jusqu’aux images les plus banales,
jusqu’aux statues bariolées qui se dressent sur l’autel villageois,
qui vous représentent avec une équerre, un bâton ou une règle à la main.

Vous, le bafoué,
dont le nom seul est une gêne sur les lèvres du chrétien tiède,
et un blasphème sur celles de l’impie,
recevez ici mon hommage.

Votre humilité me remue comme le vent la profondeur de l’eau.
Mais parlez-moi autrement que par ce mystérieux silence !
Montrez-vous à moi dans cette œuvre
autrement que par des figures de plâtre ou de papier !
Il faut que vous viviez en vérité dans mon cœur, sous ma plume :
sinon, je désespérerai.
Accordez-moi cette faveur que je vous rencontre face à face,
moi qui suis le dernier désigné.
Il n’y a rien en moi qui soit vous.
Et c’est pourquoi je vous aime.
Et c’est pourquoi je vous supplie de m’envoyer votre ange.
Si épaisse est mon obscurité,
si compacte est mon argile,
que si cet ange ne souffle pas sur elles,
je ne vous verrai pas, je ne vous entendrai pas !

J’ai ce tourment de vous louer,
ce tourment et cette impuissance.

J’ai plus d’une fois déchiré mes feuilles
comme un enfant dépité mord un bouquet.
Il est évident que ce n’est pas moi qui devais prétendre à ceci !

Mais d’en être incapable, la honte m’envahissait.

Et alors j’allais, de droite et de gauche,
comme un pèlerin qui a faim et soif, mendier,
pour obtenir ce génie qu’il me faut,
les prières des curés de campagne, des religieuses illettrées et des Princes de l’Eglise.
Tellement qu’à de certains jours j’en avais honte !
Et j’attendais le souffle de l’ange.
Et il ne venait point.

Et je vous cherchais en vain, ô Patriarche,
dans cette contrée d’Orient où il y a tant de parfum et de verdure,
là même où vous avez vécu !

Mais il ne me semblait pas que vous convinssent tant de tableaux que j’ébauchais.

Sitôt que j’essayais de les peindre,
les fleurs et les pelouses se fanaient au soleil du sobre Evangile.

Ah ! Il me fallait redescendre dans mon cœur.
Ô vous qui avez peuplé l’exil d’Egypte avec les seuls Jésus et Marie ;
qui faisiez de leur Présence votre joie silencieuse,
car Ils vous tenaient lieu du monde entier, Joseph !
Rapprochez-vous de tous les solitaires dont le cœur est près de défaillir.
Adoptez-les !
Recevez-les dans votre Sainte Famille.

Il est si dur d’être dans l’abandon, sans mère, sans femme et sans enfants !
Il est si humiliant de comprendre que l’on ennuie les autres avec sa souffrance !
Ranimez ceux qui sont dans le désert que l’égoïsme fait autour d’eux !
Et, quand le lourd après-midi oppresse leur poitrine ;
quand leur tempe brûlante bat trop fort ;
quand les obsèdent ainsi qu’un cauchemar,
mais comme une délivrance possible, la corde ou le revolver, ah !
Dans cette sécheresse,
envoyez-leur cette brise qui fait neiger les voiles de votre Epouse sacrée !

Ô Saint Joseph, combien de païens mêmes ont béni l’existence,
qui ne possédaient qu’une écuelle pour manger leur pitance et qui se servaient du creux de la main pour puiser l’eau !
Et moi, tel qu’un philosophe antique écrivant l’éloge de la pauvreté sur une table d’or,
je louerais ce que je n’aime point,
je glorifierais ce que je n’accepte que par contrainte !
Des fils et des filles de princes sont descendus jusque dans les catacombes,
s’y sont nourris de pain dur pour l’amour de votre divin Fils qui prit part à votre frugalité de Nazareth.
Ah ! Je ne vous ai pas accueilli dans mon âme avec une assez grande charité,
Père des nécessiteux !
Je ne saurais m’asseoir qu’en murmurant à la table de l’artisan qui se prive,
me coucher dans le lit défait du pèlerin.
Heureux vos vrais disciples qui,
dans l’humble auberge,
se privent d’une part de leur nourriture pour la donner en souriant à leurs petits !
A ceux-là qui ne demandent pas autre chose appartiendra le Royaume.
Si la poésie est la recherche du Ciel,
et si la mort le découvre, que l’arrivée doit être bonne au poète !
Dès que l’un de ses fils lui a fermé les yeux, il voit tout ce qu’il ne voyait pas de cette splendeur dont il ne connaissait que des éclats et de pauvres rythmes.
ô Joseph !

Souvenez-vous de votre sortie d’Egypte,
quand la persécution eut pris fin, quel arc-en-ciel se leva sur les vergers sonores !
Mais ces merveilles ne furent rien,
en comparaison de celles que vous avez contemplées au moment où, comme un lys,
la main de votre divin Fils s’est posée sur votre paupière pour la clore.
L’ombre peut régner dans ma chambre.
Il y a de la lumière au-dehors.
Vous m’êtes témoin, ô Saint Joseph !
Que les seules vraies joies que j’ai goûtées,
c’est dans l’ombre quand je me sens avec vous.
Lorsque l’on est privé d’honneurs, combien il est doux d’aimer son métier, de se dire que l’on travaille sur votre établi et que notre famille contemple notre œuvre du moins avec l’œil bienveillant de la foi !

Qu’Ils en ont vu, Jésus et Marie, d’hommes qui vous tenaient pour peu de chose,
qui dressaient en face de votre boutique aux meubles simples et honnêtes leur art décoratif !
Ce n’est pas chez vous qu’un Pilate eût commandé son lavabo, Hérode son lit, César sa chaise.

Ils s’adressaient aux fournisseurs officiels qui en recevaient de la gloire.

Mais vous, Patron bien-aimé, vous avez déposé dans le cœur des ouvriers de bonne volonté,
à qui ne vont point les faveurs des puissants de ce monde, cette graine cachée qui s’appelle l’amour et qui ne se vend ni ne s’achète.
Cette graine, vous la faites tant fructifier en moi,
et embaumer, que ma bouche ne sait vous dire mon allégresse.

Donnez-moi l’ombre, sinon mon amour est mort.

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